DE LA POURSUITE DU BONHEUR

DU BONHEUR EN AMÉRIQUE

Stendhal, dans De l’Amour, 1   écrit en 1819, dédie un chapitre à l’amour aux États-Unis :

« Un gouvernement libre est un gouvernement qui ne fait point de mal aux citoyens mais qui au contraire leur donne la sûreté et la tranquillité. Mais il y a encore loin de là au bonheur, il faut que l’homme le fasse à lui-même, car ce serait une âme bien grossière que celle qui se tiendrait parfaitement heureuse parce qu’elle jouirait de la sûreté et de la tranquillité. Nous confondons les choses en Europe ; accoutumés que nous sommes à des gouvernements qui nous font du mal, il nous semble qu’en être délivrés serait le suprême bonheur ; semblable en cela à des malades travaillés par des maux douloureux. L’exemple de l’Amérique montre bien le contraire. Là le gouvernement s’acquitte fort bien de son office, et ne fait de mal à personne. Mais, comme si le destin voulait déconcerter et démentir toute notre philosophie, ou plutôt l’accuser de ne pas connaître tous les éléments de l’homme, éloignés comme nous le sommes depuis tant de siècles par le malheureux état de l’Europe de toute véritable expérience, nous voyons que lorsque le malheur venant des gouvernements manque aux Américains, ils semblent se manquer à eux-mêmes. On dirait que la source de la sensibilité se tarit chez ces gens-là. Ils sont justes, ils sont raisonnables, et ils ne sont point heureux. [...] Toute l’attention semble employée aux arrangements raisonnables de la vie ; et à prévenir tous les inconvénients arrivés enfin au moment de recueillir le fruit de tant de soins et d’un si long esprit d’ordre, il ne se trouve plus de vie de reste pour jouir. On dirait que les enfants de Penn n’ont jamais lu ce vers qui semble leur histoire : Et propter vitam, vivendi perdere causas (et pour vivre, perdre les raisons de vivre) ... Il y a les gaîtés de la jeunesse qui passe bientôt avec la chaleur du sang et qui est finie à 25 ans ; je ne vois pas les passions qui font jouir. Il y a tant d’habitude de raison aux États-Unis, que la cristallisation en a été rendue impossible. J’admire ce bonheur et je ne l’envie pas ; c’est comme le bonheur d’êtres d’une espèce différente et inférieure ... Ce qui fortifie ma conjecture ... c’est le manque absolu d’artistes et d’écrivains. Les États-Unis ne nous ont pas encore envoyé une scène de tragédie, un tableau ou une vie de Washington.  »

Comme l’exprime déjà Stendhal, de façon dubitative en 1819 dans De l’Amour, sont-ils heureux d’après nos critères contemporains ?

OBLIGATION D’ÊTRE HEUREUX

À leur sens certainement, mais ils n’ont pas ce «  je-ne-sais-quoi  » ce piquant, cette passion qui fait la définition du bonheur à la française. Ce sont des professionnels du bonheur et non pas des dilettanti L’Américain a une obligation de bonheur. C’est très différent. Ils le prennent très au sérieux et sont en quête à plein temps.

Les Français et les Américains partagent cette conviction : ils n’imaginent pas que l’on puisse être heureux en dehors de leurs pays respectifs. Le Français ne peut pas croire, qu’éloigné de sa terre natale, l’on puisse bien vivre. L’Américain n’envisage pas que l’on puisse bien vivre ailleurs non plus, mais pour des raisons différentes du Français. Ces raisons sont plus matérielles, notions de confort, standards et trains de vie élevés, le sens du service, etc. Alors que pour nous, Français, c’est notre être profond qui se trouve blessé, meurtri, c’est de l’ordre de l’attachement viscéral au pays, à sa ville, sa province, son arrondissement, ses commerçants, sa famille et tout ce qui participe au non-dit pudique de la quintessence de notre insaisissable et tendre lien avec notre cher pays qui porte un prénom de femme.

Il semble que les Américains soient en permanence dans la préparation du bonheur mais pas encore dans la jouissance. C’est un bonheur in the making happiness in progress , in the process of being happy. C’est de l’ordre du wannabe happy, soon-to-be happy. Ils passent leur vie à améliorer ( upgrade ) leurs standards, agrandir leurs maisons, changer de voitures, qui devient une fin en soi et non pas un moyen pour vivre et profiter du bonheur et de l’instant. Quand on pose la question à un Américain : are you happy ? Il répondra invariablement, oui j’aime mon travail, j’ai une superbe famille et une belle maison, I have a great job, a great wife, a beautiful house, I feel like a million bucks ! Mais jamais ne vous dira-t-il : je suis heureux, au sens de l’être, parce qu’il est encore dans la poursuite du bonheur, dans la quête et dans le «  faire  ».


1 Stendhal , De l’Amour, « Dans l’Amour aux États-Unis », collection Folio page 182 .

LA POURSUITE DU BONHEUR

Il faudrait relire le préambule à la Constitution américaine qui prône the Pursuit of Happiness. C’est bien la poursuite, la quête qui devient la fin et non le moyen d’atteindre le bonheur. Material progress devient le passage obligatoire de cette quête.

DE LA NÉCESSITÉ D’AFFICHER SON BONHEUR PAR LE SOURIRE

Une chose est certaine cependant, c’est un peuple souriant, qui affiche un bonheur quasiment constant à autrui et qui n’est pas négociable. Le sourire, nous l’avons vu, est primordial, même chez celui qui n’a pas réussi, parce qu’il indique une possibilité future de réussir un jour. Le Colgate  smile,  contre-nature pour un Français parce que l’on doit montrer ses dents, de préférence impeccablement rangées et blanches comme nous l’avons déjà observé, fait le bonheur des dentistes et orthodontistes (techniques coûteuses de blanchiment des dents, traitements orthodontiques pour adultes). Peu importe le coût, le sourire est de mise, même dans le malheur. L’Américain est toujours du côté du verre à demi-plein et jamais du côté du verre à demi-vide. Ainsi la formule ambiguë « profiter de la situation », devient to make the most of the situation, voire to make the best of it qui signifie tirer le meilleur parti, take advantage of it En français, nous n’avons pas peur de déclarer : c’est moins moche ainsi , comme si la laideur était le point de départ, le mode par défaut.

Il est aussi important de noter la chose suivante : l’Américain ayant un grand sens du respect d’autrui et des frontières très claires « entre lui et l’autre », ne déballera pas ses problèmes au premier venu, même avec des vrais soucis, il gardera le sourire aux lèvres pour ne pas les imposer à autrui, ne pas faire payer « les autres ».

La langue penchera toujours vers le positif, c’est pour cela que pour se situer par rapport à l’avortement, au lieu de dire : anti-abortion il choisira de positiver : Pro Life, et pour celui qui défend l’avortement Pro Choice.  On préfèrera se situer pour une cause plutôt que contre un phénomène (sauf dans M.A.D.D., Mothers Against Drunk Driving) même si le résultat est le même après ce détour stylistique. C’est une énergie positive qui est véhiculée par la langue. Cela donne une attitude générale positive dans la vie, une quête du bonheur, pariant sur le fait suivant : on a plus de chance de décrocher un «  oui  » et un sourire en souriant à autrui. Ce qui est vrai et rend le quotidien plus agréable.